Pourquoi la décroissance est nécessaire

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par calispera le Lun 3 Mar - 23:13

Bonjour Korrotx

korrotx a écrit:
calispera a écrit:Le mouvement lui-même, qui est structuré je pense : qu'a-t-il à proposer?
On ne peut pas vraiment dire que le site decroissance.info correspond à un mouvement structuré. Tu peux voir la FAQ du site qui t'en dira plus. Et pour ce qui est de faire de la politique (au niveau légal du terme) c'est très loin de faire l'unanimité, autant parmi l'équipe rédactionnelle que parmi les intervenants du forum.


En fait, je pense qu'on parle de décroissances différentes (un mot pour deux concepts ou plus). Le mouvement structuré dont je parle c'est celui de décroissance.org, et non décroissance.info, qui semble lui, ressembler plus à notre forum sv ou au mouvement sv en général; où chacun participe à titre personnel mais sans que rien soit chapeauté, organisé, excepté la façade du site. Seulement ces deux concepts différents s'identifient au même nom, et les protagonistes des deux mouvances ne s'entendent pas forcément entre eux, vu la gueguerre que les .org semblent tenter de faire (ou ont, à un moment, tenté de faire) aux .infos.

Les uns s'approprient le nom de manière plus officielle, en donnant une façade d'organisation via le journal, l'institut, les marches, et leur site (et le parti que j'avoue ne pas connaître, juste entendu qu'il existait).
Les autres sont divers, et se rassemblent via le site (et d'autres initiatives sans doute, mais non coordonnées) autour d'une notion qu'ils font leur, de la même manière qu'ici sur le forum nous nous rassemblons autour de la notion sv que nous faisons nôtre, chacun à notre manière.

Ou alors, faut-il comprendre que certaines personnes se soient appropriées le concept pour le présenter partout (ceux de casseurs de pub, du journal, et de « l'Institut d'études économiques et sociales pour la décroissance soutenable » , sans tenir compte d'un réel mouvement social parallèle?
Le terme a effectivement été approprié par ceux (liés à l'équipe éditrice du journal) qui l'ont déposé à l'INPI (institut national de la propriété intellectuelle), on peut y voir de bonnes comme de mauvaises raisons. Parallèlement à ça il y a ce qu'on pourrait appeler une mouvance décroissante, mais qui ne correspond à rien de structuré ni d'organisé à l'échelle de la France. Dans cette mouvance beaucoup ne se reconnaissent pas dans le journal, et encore moins dans la PPLD (parti pour la décroissance) qui pourtant prétend représenter le mouvement décroissance en France (du moins d'après ce que je m'en souviens mais ma lecture de textes du PPLD date un peu), c'est là que ça coince. Enfin relativement, ça coincerait certainement plus si le PPLD avait une visibilité dans les médias.


Finalement l'échange ici se heurte à cette double notion, raison pour laquelle on se fatigue à décrire le concept sans arriver à nous mettre vraiment d'accord, tant qu'on n'a pas bien fait la part des choses entre la décroissance portée par certains chefs de file, qui imposent un point de vue assez unilatéral (et souvent agressif), et une décroissance, notion multiple, portée par des individus pas vraiment rassemblés, et qui est plus proche de la sv.

Mais dans tous les cas, je persiste à penser (jusqu'à preuve du contraire) que la décroissance, en tant que mouvement plus militant ou politisé ne semble pas apporter d'alternative bien concrète à l'économie de la croissance. Elle dénonce cette dernière et tente de la mettre à mal dans la théorie, mais dans la pratique, que fait-elle d'autre que proposer de faire de la sv de manière un peu plus solidaire (en parallèle aux débats, manifestations, publications, qui n'apportent pas en soi grand chose au schmilblik) et d'émettre des propositions plus politiques (légale) de type réforme des lois et institutions.
Je décrète pas hein : je dis mon hypothèse actuelle Wink

On sait tous (ou je m'illusionne?) que l'utilisation du pétrole (donc du mazout de chauffage, d'essence pour voiture, et d'électricité non verte) nous rapproche de la pénurie, contribue à notre asphixie, et au réchauffement climatique : ce sont là des choses globales sur lesquelles notre action locale peut être d'en consommer le moins possible.
Personnellement j'essaie d'en consommer le moins possible car je trouve ça inélégant et n'allant pas dans le sens de mon autonomie.


Tu parles plusieurs fois d'élégance ou inélégance pour tes choix. Que veux-tu dire par là? Pour moi l'élégance a rapport à un style esthétique visuel, ou de langage. Je ne comprends pas bien la notion dans le cadre d'un style de vie. Que l'on accorde son style de vie à des raisonnements, à des sentiments, à des impulsions, je comprends, mais par rapport à une certaine esthétique? Pourrais-tu nous en dire plus?

Mais je sais aussi que la demande en pétrole est très forte et le sera encore pendant pas mal de temps, ce qui fait que ce que je ne consomme pas ici sera consommé par d'autres ailleurs (notamment dans un pays comme la Chine à l'heure actuelle).


C'est un argument qu'on entend souvent, et qui, à mes yeux, ne tient pas vraiment la route.
Si mes voisins devaient tous avoir des esclaves, et tous les exploiter, les affamer, les torturer, et se montrer fiers de cet état de fait, devrais-je faire pareil, parce que ne pas le faire ne changera rien au problème général de l'esclavagisme?
Si le gaspillage de pétrole ne fait pas sens pour moi, à quelque échelle que ce soit (individuelle ou mondiale), vais-je ignorer ce problème parce que ailleurs les autres ne se soucient pas de ce problème?
Cela dit, j'ai bien lu que tu dis ne pas aller vraiment dans le sens de cet argument, mais tu le cites tout de même et ne le réfutes pas, comme pour appuyer ceux qui suivent.

Cela étant même si je me sais impuissant à influer sur le taux d'extraction de pétrole, je ne me dis pas "autant en consommer plein" (certains le pensent, notament sur le forum oléocène que Cassandre connaît bien). Ce n'est pas le contexte pétrolier global (et ses dégâts) qui motive mes choix quant à l'usage du pétrole.


Es-tu en train de dire que tu n'en consommes pas parce que : ne pas en consommer (ou en consommer le moins possible) te paraît plus juste, plus correct?
Ce qui rejoindrait ce que je viens de dire, ou plutôt, c'est moi qui rejoindrais ce que tu avais dit. Wink

Si tu n'avais pas connaissance du problème de pollution, de réchauffement climatique, de pénurie, d'injustices sociales que cela génère, ainsi que des guerres que cela engendre; ou si carrément, ces problèmes n'existaient pas du tout : choisirais-tu quand même de limiter ta consommation?
Personnellement, je ne le ferais pas. C'est là que je fais le lien entre local et global.

Toutes nos interactions matérielles avec le monde, à quelque échelle que ce soit, ont l'impact de la goutte d'eau du colibri sur le feu de forêt. Nous n'avons clairement pas le pouvoir d'éteindre le feu de forêt à un niveau purement individuel, mais nous avons tout de même la responsabilité de choisir : soit de regarder sans rien faire, soit de courir dans tous les sens sans rien changer, soit de faire notre part avec notre petite goutte d'eau. Même si notre goutte d'eau ne sert à rien dans les faits, en la versant (en quittant le cercle vicieux de la consommation), on ne participe déjà pas au désastre (attiser le feu).
Pour reprendre ton image, ce que je fais avec ma goutte d'eau je le ferais quel que soit l'ampleur du feu, d'ailleurs je le ferais qu'il y ait un feu ou non. Ce que fais avec ma goutte d'eau ne découle pas de mon constat qu'il y a un grand feu global. C'est autre-chose qui me motive. Ce qui me motive se situe à une échelle locale.


Qu'est-ce que qui te motive alors? A quoi servirais de verser des gouttes d'eau sur la forêt s'il n'y avait pas le feu? Personnellement, s'il n'y avait pas le feu, j'irais comme tout bon colibri, fureter dans le coeur des fleurs (c'est ça qu'ils font non... sur toutes les photos qu'on voit? Wink )

En fait, j'ai l'impression que nous n'utilisons pas tout à fait le même genre de langage, et cela rend plus difficile le fait de se comprendre. En posant mes questions, j'essaie de trouver le point commun, car il se peut que nous pensions plus ou moins pareil, mais le disions différemment, mais il se peut que nos opinions soient assez antagonistes, et que nous ayons chacun à apprendre quelque chose via cet échange.

**************

Tout autre chose, en ce qui concerne Jean Sur, j'ai lu tout le texte de Mona Chollet (sur le troisième site que j'ai signalé dans mon précédent message). Finalement, je persiste à penser qu'il est terriblement pessimiste, sans doute parce qu'il reste terriblement cartésien : dans le raisonnement pur (d'extrême bon sens il faut le dire), mais il ne le quitte pas. Je veux dire par là qu'il parle avec la tête et les tripes, mais pas vraiment avec le coeur. C'est le coeur qui rend optimiste. Enfin, c'est ce qui m'a traversé l'esprit à cette lecture.

************
Pour en revenir à la notion de décroissance, j'en arrive à penser : faut-il vraiment trouver un lien entre sv et décroissance?

Bien que très enthousiaste de parler de cela au départ, j'ai l'impression tout à coup de me rendre compte que ça a permis au début de se dépatouiller par rapport à ce que nous en savions. Mais au-delà, je me dis que le principal est d'avancer sur notre chemin, peu importe le nom qu'on lui donne, et à chacun de choisir et définir le sien.
Et si des actions collectives sont possible, même de grande ampleur, rien n'oblige et rien n'interdit de les lier à la décroissance.

Dans le genre, je pense que je préfère finalement la tendance « créatifs culturels ».... faut-il créer un échange similaire : « sv et créatifs culturels » ? Wink
Mais côté créatifs culturels, il n'y a pas réellement de grosses initiatives non plus, les gens ne sont apparemment pas encore prêts.
Je pense que nous avons encore à évoluer avant que des choses bougent.

Et qui sait, cette évolution nous amènera peut-être vers « l'intelligence collective ». J'en reparlerai probablement ailleurs. Le résumé du dossier est prêt, j'ai demandé au magazine d'origine le droit de le publier sur le net.

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par loulie le Mar 4 Mar - 0:55

salut tous

incapable de suivre ces tartines à la citation, mon ordi est largué...

alors, j'ai juste envie de réagir en disant ceci, suite à une pharse de korrotx...

même si y'a pas le feu, les gouttes d'eau dont on arrose la forêt étancheront sa soif , ou lui feront des réserves, sa soif pour l'eau certes mais aussi elles étancheront en ême temps la soif d'Amour entre l'homme et sa planète... en dehors de cet amour, rien ne tiendra bien longtemps, surtout pas des systèmes alternatifs copié-collé sur les systèmes qui ont causé ce grand gâchis... et c'est en ceci que réside l'élégance d'un geste ...que je définis comme un geste simple, gratuit, à l'échelle humaine, et sans attente.....

longue vie à tous les jardiniers de la Terre
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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par Armor le Mar 4 Mar - 9:43

[quote="calispera"]

[Tu parles plusieurs fois d'élégance ou inélégance pour tes choix. Que veux-tu dire par là? Pour moi l'élégance a rapport à un style esthétique visuel, ou de langage. Je ne comprends pas bien la notion dans le cadre d'un style de vie. Que l'on accorde son style de vie à des raisonnements, à des sentiments, à des impulsions, je comprends, mais par rapport à une certaine esthétique? Pourrais-tu nous en dire plus?quote
]

Je le comprends comme "élégance morale" et j'y souscris.

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par korrotx le Mar 4 Mar - 11:08

calispera a écrit:Que veux-tu dire par là? Pour moi l'élégance a rapport à un style esthétique visuel, ou de langage
Si je puis me permettre, je crois que tu fais un amalgame entre la coquetterie et la classe, comme dirait George Abitbol.
Plus sérieusement il est vrai que le terme élégant est plus souvent employé dans le sens que tu mentionnes. Dans mon cas j'emploie "élégant" dans le sens de fin, simple et clair, ingénieux. Ce que je qualifie d'élégantes (ou de "classe") ce sont les choses intelligemment conçues, sans superflu, et s'agissant de choses matérielles, ayant un impact léger sur les ressources qu'elles utilisent.
Je rejoins aussi Armor qui parle d'élégance morale.
Par exemple j'aime bien me faire tout un repas rien qu'avec des choses de mon jardin. Je suis content d'avoir des toilettes sèches et de retourner à la terre la part de mes aliments que mon corps n'assimile pas. Je suis content de faire un trajet en vélo ou à pied plutôt que dans une voiture de 800kg pour moi tout seul. J'aime bien que mon matériel horticole soit fait de vieux outils et de choses récupérées ou que je fais moi-même. J'aime bien recoudre mes vieux pantalons usés. J'aime bien trouver un usage à tout au lieu de le jeter. Je ne fais pas tout ça "pour la bonne cause", mais avant tout parce-que ça me plaît et que ça correspond à ma façon de voir les choses.

calispera a écrit:tu le cites tout de même et ne le réfutes pas
Je ne le réfute pas car ce n'est pas un argument mais un constat. Je sais que s'agissant de pétrole, la demande et l'extraction étant ce qu'elles sont, tout ce qui peut être consommable sera consommé, du moins en ce moment et pendant les quelques années à venir.
Je disais que certains utilisent ce constat comme alibi pour se comporter salement. Ce n'est pas mon cas.
Et même si un jour l'industrie pétrolière devenait philantrope et si le pétrole ne polluait plus l'air par un super procédé de rétention du CO2, ça ne me donnerait pas plus envie d'en consommer.

Es-tu en train de dire que tu n'en consommes pas parce que : ne pas en consommer (ou en consommer le moins possible) te paraît plus juste, plus correct?
Voilà. Plus juste, plus correct, et plus classe Wink

Si tu n'avais pas connaissance du problème de pollution, de réchauffement climatique, de pénurie, d'injustices sociales que cela génère, ainsi que des guerres que cela engendre; ou si carrément, ces problèmes n'existaient pas du tout : choisirais-tu quand même de limiter ta consommation?
Si je peux le remplacer par des choses dont je maîtrise au moins en partie la production et l'acheminement jusqu'à moi, très certainement.

Qu'est-ce que qui te motive alors? A quoi servirais de verser des gouttes d'eau sur la forêt s'il n'y avait pas le feu? Personnellement, s'il n'y avait pas le feu, j'irais comme tout bon colibri, fureter dans le coeur des fleurs
Dans mon cas fureter dans le coeur des fleurs me fait aussi mettre des gouttes d'eau sur le feu, sans faire d'effort particluier en ce sens. Mais je crois que la métaphore touche ses limites donc je vais la mettre un peu de côté.
Ce que je fais va dans le sens d'une moindre empreinte écologique et d'une plus grande autonomie matérielle (et avant tout alimentaire). Les deux sont liés, notamment dans quelque-chose qui m'intéresse beaucoup et qui s'appelle la micro-agriculture biointensive. C'est quelque-chose qui, si tout le monde l'appliquait, résoudrait beaucoup de problèmes liés de malnutrition, d'érosion des sols, de mauvais usage de l'eau...
J'ai découvert la micro-agriculture biointensive à partir d'une conférence de John Jeavons rapportée par Kokopelli. Dans cette conférence il commence par expliquer de façon simple et imagée la situation actuelle des sols agricoles dans le monde, puis il explique les principes de la micro-agriculture biointensive et en quoi elle permettrait de remédier à bien des problèmes liés à la production alimentaire.
Quand je me suis lancé à faire ma première butte je "voyais" global, je le faisais en pensant à toute la terre qu'on pourrait sauver de la stérilisation et à tous les gens qui pourraient avoir à manger si cette méthode était appliquée mondialement. Je faisais toujours le lien entre ce que je faisais et la situation mondiale. C'était comme tu dis ma "part de colibri" face à la catastrophe agricole et alimentaire globale.
Ceci étant, la catastrophe alimentaire globale je ne peux que l'imaginer, je ne la verrai jamais. Peut-être que plein de gens sur d'autres continents souffriraient de famine, peut-être que plein de gens sur d'autres continents se débrouilleraient à bien manger. Peut-être qu'il y aurait un peu des deux. Mais ça reste des choses que je ne peux que me représenter mentalement. Et est-ce que ça devrait changer quoi que ce soit à ce que fais ici, sur ce bout de terre et sous ce bout de ciel? Je me suis rendu compte que ce à quoi je pensais et ce que faisais n'étaient pas sur la même échelle ni sur le même mode. Je pensais ailleurs que là où sont mes pieds.
Et je me suis aussi rendu compte que ce qui me motive réellement ce n'est pas d'imaginer plein de gens ailleurs faire comme moi, mais c'est de voir sur ce bout de terre toutes ces choses qui poussent en choeur là où avant il n'y avait qu'une pauvre herbe sur de la terre dure et fatiguée, c'est de voir la terre "manger" ce que j'y dépose, c'est de voir de nouveau des vers de terre, c'est de voir prendre les boutures de saule, c'est la satisfaction de me nourrir de plus en plus de ce que je récolte. Quel que soit ce que j'entends ou ce que je lis de la situation mondiale, ce n'est pas la situation mondiale qui me motive le plus.
Le vécu, le ressenti motivent bien plus que les idées, et ce qu'on vit et ce qu'on ressent ne sont pas des choses "globales".

Concernant Jean Sur je t'invite à bien lire ses textes (notamment le "marché de Résurgences", c'est fait de textes très courts), tu verras qu'il est loin d'être si cartésien qu'il te le paraît.
Je remets d'autres extraits pour donner un aperçu :
Dans la tradition chinoise, quelque chose l’emporte sur la perspicacité intellectuelle : le sentiment aigu de participer au mouvement du monde, quoi qu’il en soit des événements, des circonstances et de l’idée qu’on s’en fait. Ce sentiment n’a presque plus aucune place en Occident. Ce qui s’y écrit souffre d’une carence de chair, de matière, de « cœur rouge », de vie singulière qui n’épargne même pas la littérature intimiste, aussi chosiste que le reste. L’Occident observe, constate, classe, commente, juge avec une confiance naïve dans le bien-fondé et la transcendance de sa posture. Paralysée par une terreur secrète, la plume n’y tremble plus ; le doute lui-même n’est qu’une hésitation devant un choix. Dans ces miroirs qui cherchent d’autres miroirs, je sens une détresse raidie en vanité, en orgueil, en susceptibilité agressive. La pensée n’y connaît pas l’étreinte, ni la caresse, ni la peur, ni le dégoût, ni le rire. Elle n’effleure pas le visage du monde. Rien ne la surprend, rien ne l’effarouche, rien ne la ravit. Même la colère, même l’indignation paraissent prévisibles, organisées. On est à l’affût des idées comme d’un gibier. Ni pesanteur ni légèreté, ni écho ni aura. La sensibilité des Occidentaux leur reste sur les bras. Quelque chose ne joue plus entre le monde et eux.
[...]
Il n’a jamais été simple de se tenir dans cette attitude de présence constante, ou de constance présente. C’est plus difficile encore depuis que nous avons quadrillé, du même mouvement, le monde et la conscience, depuis que nous les avons coupés, l’un et l’autre, de leurs racines et de leurs sources, depuis que, prenant une rationalité déraisonnable pour le tout de l’être, nous avons décidé, contre toute évidence, de voir dans cette mutilation un progrès et dans notre frustration une libération, depuis que nous avons fait de cette mutilation et de cette frustration les deux ressorts de ce que nous appelons le développement, concept magique et confus que nous proposons désormais comme principe non seulement à l’évolution du monde, mais encore à notre devenir personnel.
____

La modernité, cet hippopotame du non-sens, est-il même nécessaire de la combattre ? Le mieux ne serait-il pas de la dédaigner ? Est-ce possible ? Un petit pas de côté, et on la voit galoper comme une idiote derrière ses performances, crachant ses slogans de tous ses médias, rameutant les névroses qui traînent, fraternelle à toute suffisance. Discuter avec elle, l’analyser ? Encore ? De grâce ! Ils encombrent jusqu’à mes cabinets, les bouquins critiques ! Fini, ça ! Qu’elle aille se faire commenter ailleurs ! Je reste sur le quai de moi-même, les yeux clos à cause de la poussière qu’elle soulève, et qui retombera. Que cette énorme chose est peu de chose ! Elle tient presque toute la place, non pas toute la place.
____

La vie n’est pas une construction individuelle. Une société n’est pas une addition d’individus. Le monde n’est pas une juxtaposition de sociétés. Le bonheur n’est pas une addition de réussites. Le malheur n’est pas une addition d’échecs. Il y a plus dans la marche qu’une suite de pas, dans l’amour qu’une suite de gestes, dans la pensée qu’une suite d’idées. Et plus dans une vie qu’une suite d’événements. En moi et hors de moi, entre chacun de nous et chacun des autres, existe cette forte et mystérieuse logique du passage, ce grand fleuve qui s’alimente de tout et que je veux bien que vous appeliez Relation si vous ne prenez pas, pour prononcer ce mot, l’air idiot de l’expert en nature humaine, s’il rameute en vous l’étrange et l’inavalable, le diamant et le caillou, s’il vous laisse silencieux et hébété, mais pourtant non accablé, si un peu d’eau sale dans une flache de banlieue, loin de vous pousser à la rumination morose de l’absurde et du contingent, vous reconduit à l’immensité, à l’Amazonie de la pensée, au Sahara du sentiment, au premier jour de tout. Nous existons dans un état de transport. Une vie individuelle n’a de sens que rapportée à l’intraduisible mouvement, qui, malgré tout, en dépit de tout, tel un pilote habile, ironique, farceur, la conduit. Et ce mouvement de moi à moi, quand je l’éprouve, je le vois tissé de A à Z de la présence des autres, une présence qui déborde, et de très loin, la conscience que j’en ai. Et la vie d’une société, la vie du monde, n’est rien d’autre que cette cascade de débordements incontrôlables qui fait jubiler les cœurs de ceux qui se savent pauvres (très bien !) et grincer les dents de ceux qui se croient riches (parfait !) Vivre, c’est contempler cet excès primordial, se faire docile au mouvement qui y conduit. Vivre ensemble, c’est découvrir dans le scintillement charnel des rencontres le signe chaud du mouvement et de l’inachevé ; c’est se familiariser avec le mystère inapprivoisable de la réalité.


loulie a écrit:et c'est en ceci que réside l'élégance d'un geste ...que je définis comme un geste simple, gratuit, à l'échelle humaine, et sans attente.....
Wink

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par calispera le Mar 4 Mar - 23:00

Bonjour Korrotx,

En effet, les mots « classe » et « élégance » ont pour moi un aspect superficiel et dès lors une connotation péjorative à mes yeux. Je soupçonnais bien que tu ne leur donnais pas la même signification. Je devrais m'habituer à cette nouvelle signification, car elle n'est pas du tout automatique pour moi.
Sans doute que j'ai tendance à utiliser le mot « juste » quand tu utilises « classe » Wink

Si tu n'avais pas connaissance du problème de pollution, de réchauffement climatique, de pénurie, d'injustices sociales que cela génère, ainsi que des guerres que cela engendre; ou si carrément, ces problèmes n'existaient pas du tout : choisirais-tu quand même de limiter ta consommation?

Si je peux le remplacer par des choses dont je maîtrise au moins en partie la production et l'acheminement jusqu'à moi, très certainement.


En effet, je comprends mieux, cela fait sens pour moi aussi. Classe quoi Wink

En ce qui concerne nos motivations pour le local/global. Je comprends aussi mieux ton point de vue à présent. Je fonctionne un peu différemment car loin de la nature, et pas tellement attirée par elle (j'ai du chemin à faire Wink ) Moi c'est plus la solidarité qui fait sens, et le fait de me sentir faire partie du tout. J'entends que pour toi c'est le côté proche de la nature, être en symbiose avec elle, et l'autonomie, qui sont les motivations premières.
C'est en effet très claaaaaaasse Wink

Pour ce qui est de Jean Sur, je ne suis pas vraiment convaincue. C'est vrai, il parle un peu de coeur et de sentiments. Mais ses mots restent cinglants. Il est dans la critique, féroce parfois. Il décrit des choses extérieures à lui, et utilise très rarement le « je ». Je n'y ressens pas tant de bienveillance, de générosité, de recherche à positiver.

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par korrotx le Mer 5 Mar - 14:20

calispera a écrit:Je comprends aussi mieux ton point de vue à présent. Je fonctionne un peu différemment car loin de la nature, et pas tellement attirée par elle (j'ai du chemin à faire Wink ) Moi c'est plus la solidarité qui fait sens, et le fait de me sentir faire partie du tout. J'entends que pour toi c'est le côté proche de la nature, être en symbiose avec elle, et l'autonomie, qui sont les motivations premières.
Pour ma part ce n'est pas la proximité de la nature qui me rend réticent face au "penser global". D'ailleurs la "nature" je ne saurais dire ce que c'est. En revanche je tends vers une vie moins "hors-sol" (comme dit Deun), peut-être est-ce aussi ce que tu voulais dire.
Et je tends (au moins en intention) effectivement vers un mode de vie impliquant une certaine autonomie, et dans lequel les limites et contraintes des écosystèmes se font directement sentir, plutôt que d'être imaginées au travers de calculs standardisés d'empreinte écologique.
Mais la solidarité fait également sens pour moi, comme j'en parlais d'ailleurs ici.

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par calispera le Mer 5 Mar - 19:49

Pour moi la nature c'est ce qui n'est pas domestiqué par l'homme. Vivant en ville je vis donc loin de la nature Wink

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par loulie le Mer 5 Mar - 21:11

Coucou calispera...
... et la nature humaine ?
Puisse le jour se coucher avec un plus grand nombre d'humains bienveillants envers la Terre et l'Humanité .... Lou, une femme sur la Terre

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Re: Pourquoi la décroissance est nécessaire

Message par calispera le Mer 5 Mar - 23:27

Pour moi la nature humaine c'est ce qui, en nous, n'est pas domestiqué, conditionné, contrôlé, embrigadé. Cela peut s'exprimer de manière brute, comme par exemple la violence, ou de manière plus évoluée, comme par exemple la bienveillance.

C'est ce qui me vient à l'esprit pour le moment.

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